Portrait d’animal : les bœufs musqués par Alain Fournier

Samedi, juillet 3, 2010

Norvège. Petit matin. Le jour n’a pas encore pointé son nez que déjà un souffle piquant s’étend sur les vastes plateaux du Drovejfeel.

Le groupe repéré la veille ne s’est, sans doute, pas beaucoup déplacé… supposition. L’animal est placide. En apparence. Car finalement lorsqu’il se met en mouvement, son allure est constante et il a vite fait de se fondre dans l’immensité.

Chercher. Marcher. Chercher. Marcher encore. Partir tôt afin de pouvoir contempler les premières lueurs qui viendront illuminer les bêtes massives. Nous sommes aux prémices de l’automne et errer dans cette contrée aux allures de ‘no man’s land’ est un réel bonheur. Un peu comme se retrouver à l’aube de l’humanité, au commencement de la « guerre du feu ». La nature y est intacte.

Longeant la rivière, surplombant le domaine du Cincle, une forme arrondie se dessine au loin. Pas après pas, elle s’agrandit et, au milieu du sentier, apparaît un vieux mâle comme statufié par son immobilité. Debout, les cornes usées, la toison fatiguée, la bête semble attendre sa dernière heure.

Le soleil tarde à faire son apparition… malgré les vêtements respirant, la transpiration générée par la montée se fait sentir et le corps refroidit relativement vite en position statique. L’imposant bovin n’a visiblement pas ce problème…

Au bout d’une longue ½ heure, à peine à quelques mètres de moi, il couche sa carcasse de tout son long ! La lumière commence à l’éclairer et le silence absolu donne au paysage une mansuétude presque céleste.

Le troupeau d’une dizaine de têtes, observé hier, a traversé le cours d’eau durant la nuit… il faut donc rebrousser chemin et traverser l’unique pont pour aller à sa rencontre.

Après une grosse heure de marche, les bœufs sont au rendez-vous. Un tantinet disséminés ici et là… jeunes au côté de leur mère ou isolés selon leur témérité. Le dominant, vigoureux et en pleine force de l’âge, règne en maître sur son cheptel. Celui-ci a même récupéré les femelles d’un autre mâle, chassé quelques jours plus tôt.

Ce dernier rôde aux alentours, suivant ses congénères à la trace mais restant à distance respectueuse pour ne pas subir, à nouveau, le courroux du ravisseur.

Je m’assois dans une cuvette végétale à l’abri du vent et regarde paître ces animaux venus d’un autre temps. Des heures durant les ovibos vont se contenter de cette seule activité. De ce fait, l’attente photographique est d’autant plus longue qu’il ne se passe pas grand-chose. Rien, pour ainsi dire.

Une certaine monotonie s’installe mais le plaisir de voir évoluer ces animaux, tout droit sortis de la préhistoire, dans ce décor sauvage, reste un plaisir intense. Harmonie souveraine que rien ne vient troubler.

Finalement, suivi de sa horde, le patriarche se décide à faire trempette. Le courant est vif mais tout ce petit monde n’en demeure pas moins inébranlable, s’offrant même le luxe de s’attarder au milieu du torrent. Indécis, après de multiples va-et-vient, les animaux finissent par revenir sur la berge qu’ils viennent de quitter.

Le temps continu à s’effiler… puis, juste avant de s’évanouir derrière un petit col, quelques silhouettes se dessinent avant de s’estomper dans le soir.

Avant que le crépuscule ne referme sa porte sur les vastes étendues dépouillées, je regagne une dernière fois l’entrée de cet endroit qui m’a laissé entrevoir, une semaine durant, une infime parcelle du monde énigmatique des bœufs musqués.