La Boudeuse – Récit d’expédition par Anatole Douaud et Bande Dessinée par Alice Destombe

Samedi, juillet 3, 2010

Géraldine Baffour, Gabier à la vigie sur la remontée du fleuve Oyapock en Mars 2010 © Anatole Douaud

Géraldine Baffour, Gabier à la vigie sur la remontée du fleuve Oyapock en Mars 2010 © Anatole Douaud

Le 1er juin dernier, Patrice Franceschi, capitaine du trois-mâts d’exploration « la Boudeuse » a annoncé la fin de la mission Terre-Océan, et la vente du navire afin de rembourser les créanciers.

J’ai eu personnellement la chance de participer à cette mission au mois de mars dernier en tant

qu’élève de Sciences-Po Paris, l’équipe de la
Boudeuse ayant permis à quelques jeunes motivés de monter à bord en tant que mousses grâce à la fondation BNP. Le directeur de Sciences-Po, Richard Descoing a publié mon journal de bord sur son blog. Participer à une aventure de la sorte n’est pas quelque chose d’anodin, on y laisse un peu de soi, on reconsidère ces hommes qui comme Cousteau, Bougainville ou Cook repoussent les limites de nos pensées et y ajoutent une dimension.

Ces aventures qui, depuis mon enfance, bercent mes rêves, et auxquelles je ne peux m’empêcher de penser lorsque je contemple la mer ou le ciel étoilé, semblent, dans un monde qui se réduit irrémédiablement, n’être que des récits mythiques. À l’heure de la mondialisation, où l’on parle de Sciences comme d’une composante de la réussite économique, l’Homme se comporte comme le maître absolu de la Nature, se complaisant à penser qu’il connaît tout, que le mystère a disparu, qu’il n’y a plus de frontières à repousser. J’ai pourtant la conviction profonde que nous ne sommes qu’au début d’une aventure bien plus grande que celles de nos prédécesseurs, mais cette aventure nous semble moins spectaculaire, moins glorieuse, plus douloureuse…

Cette aventure est pourtant de la même veine que celle de Bougainville ou de James Cook, elle a pour point de départ cette envie, ce besoin, cette passion pour la connaissance. Mais la connaissance que nous cherchons de nos jours n’est plus celle de la Nature comme d’un tableau que nous contemplons et duquel on relève les détails ; nous cherchons notre place dans ce tableau, nous essayons de comprendre comment l’Homme peut faire partie de cette composition si complexe sans la détruire. Et cela ne peut plus être l’œuvre d’un homme, aussi génial soit-il, mais celle de l’ensemble de l’Humanité, dans ses contrastes, ses divisions, et sa diversité, car un tableau est fait de petites touches de toutes les couleurs et, ce qui lui confère sa beauté, ce sont ces contrastes.

La mission de la Boudeuse « Terre-Océan » est une de ces petites touches qui relie ce que l’Homme avait séparé en deux mondes : celui de la Mer et celui de la Terre, bien plus qu’un travail scientifique, il s’agit aussi d’une mission sur les esprits, une croisade contre ces murs que les hommes ont érigés dans la nature et que cette dernière ne connaît pas. Pour elle tout fait système, l’eau ruisselle des feuilles sur la terre, dans les rivières et les fleuves jusque dans les océans, les hommes ne peuvent plus ignorer cette absence de cloisonnement et se doivent d’être conscients des conséquences de chacune de leurs actions sur son environnement et sur lui-même en tant qu’espèce. Cet environnement dont les hommes font pourtant partie intégrante et qui, aujourd’hui, est en passe d’être entièrement maîtrisé, réduit à l’ordre de ressource, autrement dit d’arrière-plan alimentaire. On oppose souvent la campagne à la ville, la Nature à l’Homme, mais la campagne n’est-elle pas autant façonnée par l’homme que peut l’être la ville, et l’Homme n’est-il pas tout aussi sauvage, brut et indompté que le lierre qui grignote les murs de nos maisons ou que les lianes qui s’étendent dans les jungles ? Nous ne cessons d’ériger des barrières, d’opposer pour définir, de détruire pour bâtir ; alors que « notre » planète fait système, tout y est lié, comme une pelote de laine que l’on déroulerait sans jamais pouvoir en tirer un fil rectiligne et régulier car chaque morceau de cette laine est de nature différente tout en étant relié à l’ensemble des autres morceaux.

Ce sont les esprits humains qui, dans leur quête de savoir et de maîtrise de leur environnement, ont construit ces clivages artificiels. Aujourd’hui nous sommes à l’aube d’explorer un nouvel horizon, celui de l’Homme et de sa planète. Non pas de détruire la Cité des Hommes mais de l’intégrer, la repenser pour la prolonger et l’élever avec, et non plus contre, ce dont elle avait peur, cette Nature qui l’entoure et qui constitue aujourd’hui notre horizon commun.

Il peut sembler étrange, anormal, anachronique, à l’heure de la connexion permanente, à l’heure où l’Homme commence à créer des cellules artificielles, d’envoyer un trois-mâts, rescapé d’une époque qui nous semble si lointaine, dans une mission scientifique. C’est que la mission Terre-Océan n’est pas seulement scientifique, c’est avant tout une mission de partage, de compréhension et d’échange autour de questions d’habitude réservées aux scientifiques, c’est donc une mission politique dans le sens où elle vise à introduire un débat dans la « Cité ». Alors quoi de mieux qu’un grand trois-mâts pour faire passer une image certes, mais des idées avant tout.

J’ai eu la chance, tout au long d’une journée, d’accompagner Romain Garrouste, entomologiste spécialiste des punaises aquatiques, spécialisation qui garde toujours une part d’étonnement à premier abord, mais cette catégorie contenant diverses espèces, a conquis la plupart des milieux aquatiques, de la mer en passant par les fleuves et les lacs jusqu’aux seuls espaces de suintement des roches ! Son travail consiste à prélever des punaises aquatiques, à observer leurs comportements si possible, et à caractériser leurs milieux par des relevés de pH, de température et de salinité. Les endroits où l’on trouve ces insectes sont les berges, il s’agit donc d’approcher au plus près des plantes marines peuplant les bords du fleuve et de s’y frayer un chemin afin d’observer et de prélever des punaises ! Nous partîmes ainsi en kayak, à la chasse aux punaises afin de pouvoir être au plus près de celles-ci sans les effrayer avec les moteurs du zodiac ; j’étais à la navigation et à la propulsion, Romain était à l’affût, prêt à bondir couché sur le ventre à l’avant du kayak muni d’un petit filet pour récolter et de sa sonde pour relever. Travail physique tant le courant est fort sur
l’Oyapock, mais très intéressant : saviez-vous que ces petites bêtes qui vivent sur l’eau utilisent une propulsion chimique composée d’une molécule aquaphobe qui leur permettent de se mouvoir à plus d’un mètre-seconde, et ainsi d’échapper à leur prédateur en effectuant des mouvements ultrarapides et complètement désordonnés qui les rendent totalement imprévisibles. Je me suis pris au jeu. En parcourant les berges nous faisions une bonne équipe et après avoir repéré un nuage compact de punaises, non loin d’une petite plage rocailleuse, Romain effectua toutes les mesures et les prélèvements nécessaires. Excellente journée pour l’entomologie, si je n’avais fait couler le filet attrapeur de punaise de Romain en remontant dans le zodiac vers la fin de journée… Partager le travail des scientifiques est un moment d’émerveillement : émerveillé devant ces petites bêtes d’apparence si anodine et pourtant capable de tant, émerveillé devant la beauté de cette nature luxuriante, et émerveillé devant l’homme, son travail, sa patience, sa passion.

L’actualité de La Boudeuse est bien triste comme je l’évoquais en introduction, elle est aujourd’hui abandonnée par un système qui ne connaît que “rentabilité” comme maître mot. La conception de cette rentabilité s’arrête à son qualificatif monétaire, alors qu’une telle mission a une rentabilité qui ne se voit que sur le long terme, car son but n’est pas de “faire de l’argent”, son budget étant minime comparé à d’autres missions du même type, son but est de faire des petits pas pour la science et pour l’Homme.

Suite à l’annonce de la dramatique nouvelle, de nombreuses voix se sont élevées pour soutenir La Boudeuse et pour qu’elle poursuive sa mission d’exploration vouée aux sciences et aux hommes. Les scientifiques ayant participé aux missions de la Boudeuse ont adressé une lettre ouverte à J-L Borloo où ils expliquent l’importance scientifique d’une telle mission, le regret et l’incompréhension face à l’arrêt brutal de la mission Terre-Océan. Un groupe Facebook, un site internet
« sauvons la Boudeuse », une pétition, de nombreux articles dans la presse française et étrangère ont relayé ce soutien. Aujourd’hui la Boudeuse cherche des financements pour la renflouer et pour
pouvoir continuer…


Alice Destombe : Mission Oyaopock
Mission Oyapock relate les aventures de Cyril, scientifique passionné, et de sa jeune stagiaire Lucille, un peu moins enthousiaste, dans leurs travaux de recherche sur la faune et la flore aux quatre coins du monde. L’histoire commence ici en Guyane, où ils sont accompagnés par un petit panda roux femelle, Oyapock. Celle-ci a été récupérée par Cyril près du fleuve guyanais, à la suite d’un trafic d’animaux – le panda roux étant normalement originaire de la Chine méridionale. Nos scientifiques se concentrent surtout sur les espèces menacées ou en voie de disparition. Dans la première histoire, il s’agit d’un mammifère sud-américain dont le mode de vie est assez connu pour son originalité – et par certains qui l’envient: le paresseux. Cependant, si le nom et l’animal portent à sourire, son destin est plus sombre. L’espèce guyanaise du paresseux à trois doigts est depuis 2006 classée espèce menacée dans la liste rouge de l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature). Pour cause: la déforestation. Beaucoup d’autres espèces de paresseux, comme les paresseux à crinière, souffrent de cette perte de leur habitat naturel…
Cette bande dessinée est effectivement fortement inspirée par la mission Terre-Océan de la Boudeuse. J’ai lu les récits d’Anatole, regardé ses photographies, envié son voyage sur le magnifique trois-mâts: Mission Oyapock en est née. D’ailleurs le nom du panda roux et le choix du lieu de départ ne sont pas sans rapport… L’exotisme des paysages, les nombreuses aventures possibles sur tous les continents et dans tous types de climats, permettent de vulgariser avec humour des connaissances, simples et basiques, sur des espèces animales menacées et méconnues du monde entier. J’ai en effet trouvé le thème de l’exploration, du voyage scientifique, comme celui de la Boudeuse, particulièrement porteur. Il renvoie au rêve, à la découverte, à, comme le disait Anatole, la « passion de la connaissance »: connaissance indispensable pour combler les lacunes qui nous font commettre des erreurs tragiques pour la biodiversité. Il serait regrettable que la mission Terre-Océan s’arrête ici; chaque recherche, chaque relevé, chaque mesure de pH permettent d’approfondir les connaissances scientifiques, et donc les compétences possibles afin de préserver un environnement dont l’équilibre nous est, il ne faudrait pas l’oublier, vital.
Des milliers d’artistes différents m’inspirent… Dans la bande dessinée, je ne citerai, pour faire court, que Tome et Janry, auteurs du Petit Spirou, ou les jeunes illustratrices Pénélope Bagieu et Margaux Motin. La web-comic (bande dessinée en ligne sur internet) The Meek m’a beaucoup aidée à travailler les décors: les paysages exotiques y sont sublimes. Pour le style en lui-même, l’influence des animateurs est sensible; ceux qui ont travaillé à l’élaboration des dessins animés américains, pour Walt Disney surtout; Peter de Sève, Rune Bennicke, Dean Yeagle ou Chris Sanders. Leur travail d’expression, la fluidité des mouvements me fascinent, et c’est ce que j’essaie de retranscrire sous forme de bande-dessinée.
tombee-a-bic.cowblog.fr