Portrait d’artiste : Jean-Louis Guitard
“Mon idée étant de faire un dessin fini, ce dessin pour moi devait éliminer tous les traits de contour au profit de la lumière et de l’ombre.”
Je me souviens d’avoir couru voir une exposition de dessins de Toulouse Lautrec, un artiste extraordinaire que j’apprécie beaucoup et là, j’en suis sorti fou furieux. Si le pauvre
Toulouse Lautrec avait vu qu’on exposait ça, il aurait flingué tout le monde, ce n’était que des esquisses jetées sur le papier.
C’est ainsi que s’est imposé à moi, de façon évidente, le besoin, le désir qui me poursuivait depuis longtemps, de créer un dessin qui soit un art à part entière, au même titre que la peinture, la musique, la sculpture ou l’écriture notamment. Seulement faut-il encore le pousser jusqu’au bout.
Comment vous est venu cet aboutissement du dessin ?
Mon idée étant de faire un dessin fini, ce dessin pour moi devait éliminer tous les traits de contour au profit de la lumière et de l’ombre. Le fait de voir à chaque fois dans un dessin des traits de contour, ça me révulsait et de voir qu’on n’utilisait pas la lumière, moi qui avais grandi à Antibes dans cette lumière du midi, je ne comprenais pas.
Je devais avoir une dizaine d’années, je me souviens d’avoir demandé à ma grand-mère, sur le perron de la maison de famille “pourquoi il y a un trait autour de la tête du professeur Nimbus (petit personnage que l’on voyait dans Nice-Matin) et pas autour de la tienne ?” Et ma grand-mère vêtue que de noir, la veuve corse dans toute sa splendeur, pour qui le domaine artistique était quelque chose de complètement étranger, (quand elle entendait de la musique, elle disait qu’est-ce que c’est ce bruit inutile ?) m’a regardé. Il y a eu un petit silence. Je m’en souviens très bien. Elle m’a dit : parce que. Cela ne m’a pas satisfait. Mais, pour moi, tout était là. J’ai pensé sans arrêt à la suppression de ce trait de contour, à ce jeu de lumière qui pouvait faire basculer jusqu’à l’abstrait mais je ne m’en rendais pas compte, j’étais trop jeune.
Puis, en 1976, c’était un 21 septembre, le dessin est marqué au dos, j’étais en train de dessiner un pointu au bord du Cap d’Antibes, au stylo-bille sur une feuille. Je regarde le dessin et je m’aperçois qu’il n’y avait pas de trait de contour. C’est-à-dire que ce que je cherchais est arrivé au bout d’un certain nombre d’années sans que je m’en rende compte.
Vous aviez capté la lumière.
J’avais capté uniquement la lumière. Là, je me suis dit tout de suite que je pouvais commencer à faire quelque chose de valable. J’entre dans un domaine qui va être uniquement à moi.