Interview Exclusive : Corinne Lepage

Interview Exclusive par Dominique Del Boca
Vous êtes avocate et avez défendu les victimes de l’Amoco Cadiz. Aujourd’hui, vous défendez celles de l’Erika. Constatez-vous un changement dans la réaction de l’opinion publique et chez les pétroliers ?
Nombre de gens sont très sensibles au problème de la pollution des mers et connaissent les noms d’Erika, de l’Amoco Cadiz, ou encore de Bhopal. Ces affaires ont marqué fortement l’opinion publique.
Du côté des pétroliers, j’ai le sentiment que leur puissance et leur organisation sont encore plus développées que du temps de l’Amoco Cadiz. Après ce procès, le monde pétrolier s’est réorganisé pour s’adapter. Il est devenu affréteur : de ce fait, la convention civile sur la pollution* est applicable, et en conséquence, ils ont obtenu des États de voir leur responsabilité dégagée. Alors, s’est organisée une véritable chaîne d’irresponsabilité.
Je suis absolument frappée de constater, dans le cadre du procès Erika, comment le découpage des fonctions aboutit à ce que personne ne soit responsable. On en est arrivé là – non pas par hasard – mais par une organisation sciemment pensée. Derrière, il y a des intérêts gigantesques ; je vais dire quelque chose qui n’est pas exact juridiquement puisque j’ai perdu sur ce point à la cour de justice des communautés européennes, même si j’ai gagné sur un autre point fondamental. On en est arrivé à vendre les déchets : c’est en effet ce qu’il y avait dans les cuves de l’Érika. C’était du bitume dans lequel on a ajouté un fluxant pour pouvoir le transporter et qu’on a chauffé pour l’empêcher de durcir ; un résidu du processus de fabrication. Les pétroliers ont trouvé un moyen intéressant de recycler les déchets dans des centrales thermiques peu regardantes sur la qualité de ce qu’elles brûlent. Ce type de produit est heureusement interdit en France : il était livré à Millazo pour le compte de la société Total à la société Enel. Était-il destiné à être brûlé par la société Enel ? C’est une autre question.
Quand vous étiez ministre de l’environnement, dans le gouvernement Juppé, vous avez fait voter la loi Laure du 30 décembre 1996, loi sur l’air et l’utilisation rationnelle de l’énergie, comment la voyez-vous appliquer ?
Pas… La formule est un peu raccourcie. Elle est appliquée puisque des organes de surveillance ont été mis en place. Sur la partie surveillance, les choses ont été assez bien faites mais sur la partie efficacité, cela a été zéro. Dominique Voynet avait probablement un intérêt limité pour cette loi ; les décrets sont sortis au compte-gouttes avec un trop grand laps de temps entre eux. Le premier texte sur les plans de déplacements européens est sorti assez vite alors que les textes sur les plans de protection de l’atmosphère que j’avais également préparés ont mis quatre ans pour sortir ! Pour être efficaces et cohérents, les décrets d’application de cette loi auraient dû sortir ensemble. Je les avais conçus comme un puzzle.
J’ajoute que les pics de pollution sont extrêmement élevés sans qu’il y ait de réelles mesures si ce n’est la limitation de vitesse, mais il n’y a pas besoin de lois pour cela.
Pensez-vous vraiment que la limitation de vitesse soit fondamentale ?
Cela ne change pas grand-chose. Elle a diminué un peu la pollution, mais au niveau sanitaire, cette mesure n’a guère eu d’impact : par exemple, l’asthme a augmenté – j’en suis une victime, comme tant d’autres ; les bronchiolites sont de plus en plus nombreuses. Et je pourrais multiplier les exemples de maladies ou de troubles provoqués ou accentués par la pollution.
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